Isidre Torrents

Récits

L'arrivée au camp d'Argelès-sur-Mer 

Isidre Vives Torrents (1899 - 1957) est interné suite à son entrée en France, via le Boulou, au camp d’Argelès-sur-Mer du 6 février au 2 mars 1939. Il est ensuite transféré au camp de Bram dans l’Aude où il reste jusqu’au mois de septembre 1939. Isidre Vives Torrents sera ensuite placé comme bûcheron, puis comme homme à tout faire dans une clinique d'Aurillac, avant d'être réquisitionné pour la construction du mur de l’Atlantique. Il s’évadera en 1943 pour rejoindre la Résistance. Isidre Vives Torrents décédera à Paris en exil.

6 février 1939

Il est déjà nuit quand nous traversons Argelès-sur-Mer. Nous demandons si le lieu où nous allons est encore loin, et tout comme les paysans de Catalogne, ils nous disent que non, que ce n'est pas loin, mais nous ne finissons pas d'y arriver. J'encourage les compagnons qui n'en peuvent plus...et nous continuons comme ça. Quand il nous semble que nous y sommes, parce que nous voyons beaucoup de gardes et des édifices illuminés, ils nous font nous ranger et attendre. Enfin ils viennent, ils nous comptent, et nous partons. Au loin, nous voyons des foyers qui se rapprochent au fur et à mesure que nous marchons. Nous traversons une pinède, nous voyons des maisonnettes et des villas. Nous les laissons derrière nous. Il fait nuit, mais nous nous rendons compte que nous marchons sur le sable. Où devons-nous être? Nous nous approchons des foyers quand le garde dit « Nous sommes arrivés » et il s'en va. La déception est forte. Marcher toute la journée, peut-être 40 km, sans presque rien manger et, pour couronnement, dormir dehors et sur le sable. Bien, qu'y ferons-nous? Maintenant, nous sommes des réfugiés qu'on a bien voulu accueillir pour nous jeter sur le sable et nous devons nous contenter de ce qu'on nous donne. Tout de suite nous allumons un foyer comme il y en a déjà tant d'autres d’allumés. Nous mangeons une bouchée et nous nous mettons à dormir près du feu. L'humidité est prégnante.

7 février 1939

 Au point du jour,  je réalise dans quel endroit nous sommes : au milieu d'une mer de sable toute gelée; tout comme est gelé le dessus de nos couvertures. La rosée a tout recouvert de blanc. À la cuillère, nous mangeons une boîte de lait concentré. Quand nous nous disposons à déguerpir, la police et les Sénégalais arrivent et entre « Alé, Alé » et coups de crosse, ils nous mènent à l'intérieur du camp d'Argelès-sur-Plage. Nous avions passé la nuit à l'extérieur de celui-ci. Il y a très peu de différence entre l'intérieur et l'extérieur, juste la clôture qui les sépare. On voit six ou sept baraquements, dont on dit qu'ils sont en cours d'aménagement pour les blessés. Désillusion, il nous faudra dormir à la belle étoile, et s'il pleut nous ferons comme les habitants de Sanahuja.  Quelle perspective! Les compartiments du camp sont séparés par du barbelé. Nous trouvons Cansé avec un bon groupe de Badalonais, auxquels nous nous agrégeons. Ils disent que si nous sommes 25 nous recevrons du matériel et nous pourrons construire notre baraque nous-mêmes. Nous y allons, mais les noirs nous sortent le cri bien connu de Alé, Alé et ils nous font repartir vers l'intérieur. Nous nous installons où bon nous semble, sous la cape bleue du ciel. On nous donne du pain. C'est tout ce que nous recevrons de la journée.

Extrait du journal manuscrit d'Isidre Vives Torrents écrit au camp de Bram en 1939 et traduit par son petit-fils.

Camp de Bram, 1939

 Camp de concentration de Bram (Aude). Département A Barraca 16, Avi Isidre (à droite au second plan) et deux compagnons.