Remei Oliva

Récits

Remei Oliva Berenguer

Née à Barcelone en 1918, Remei Oliva Berenguer suit son mari et son frère au camp d’Argelès -sur-Mer en février 1939. Elle passera 15 mois derrière les barbelés d’Argelès et de Saint-Cyprien et donnera naissance à son fils Ruben à la Maternité d’Elne. En 1980, elle rédige ses mémoires qui seront éditées en catalan puis en Français. Son témoignage est précieux car c’est l’un des rares qui relatent la vie, sur la plage d’Argelès-sur-Mer, d’une jeune femme, bientôt maman, dans les premiers mois de fonctionnement du camp.

Un événement devait occuper grandement nos esprits. Tout laissait croire que j’étais enceinte, mais par manque de contrôle médical, il fallait attendre. Cela nous faisait une grande joie bien que le moment n’était pas du tout propice, mais quand on est jeune, on arrive à voir les choses différemment. Malgré l’attente, nous commencions à rêver et à nous dire que la France ne pouvait pas nous garder encore longtemps enfermés dans des camps. Nous ne demandions qu’à travailler. Sûrement que notre premier enfant ne viendrait pas au monde comme nous l’avions rêvé, mais cependant nous étions contents.
Nous apprîmes que les familles qui étaient parties du camp, avaient été séparées ! Alors nous disions qu’au moins nous étions ensemble.
Quelques temps après, on put observer qu’à l’extrémité du camp, ils fabriquaient un lotissement de baraquements. Les rumeurs couraient que c’était pour installer les familles et en effet, ce fut vite fait. Vers la fin mai on nous annonça les déménagements.
Ces constructions étaient quelques rangées de baraquements composés d’une seule pièce plus ou moins grande pour abriter deux ou plusieurs personnes. On nous donna une baraque pour quatre. Elle devait mesurer trois mètres cinquante par autant de côté. Elle était montée carrément sur le sable sans aucun plancher, les cloisons étaient faites d’une seule épaisseur de planches. Inutile de dire qu’on entendait tout ce que disaient les voisins. Bien sûr, si aujourd’hui, d’un coup, on se voyait obligés d’habiter dans des conditions pareilles on trouverait ça insupportable, mais nous qui avions passé plus de quatre mois d’hiver avec pour toit de simples couvertures, on apprécia les nouvelles toitures de tôle. On pouvait s’y tenir debout.
L’autre amélioration fut un baraquement-cuisine. On nous donna des repas tout prêts. Malheureusement ce n’était guère appétissant, il fallait avoir bien faim pour les avaler : le matin un très mauvais café noir, à midi et le soir, toujours pareil, soit des lentilles, soit des pois chiches ou des carottes, parfois mélangés à quelques petits bouts de viande grasse, ou quelques boîtes de «corned-beef ». Jamais de pommes de terre ou d’autres légumes accommodés, et jamais de fruits. Le pain était rationné, pas mauvais, mais toujours rassis, et bien des fois moisi. A part quelques rares exceptions de grandes fêtes, cela devait être toujours pareil pendant encore une année.

Extrait de 
Remei Oliva, De l'Espagne franquiste aux camps français (1939-1940). L'Harmattan, 2010, 158 p. Editions L’Harmattan 

Remei Oliva, De l'Espagne franquiste aux camps français (1939-1940). L'Harmattan, 2010, 158 p