Gaston Bonheur

Récits

La nuit dans le camp 

De son vrai nom Gaston Tesseyre, Gaston Bonheur  (1913-1980)  est un écrivain occitan et un journaliste français qui fit carrière à Paris comme rédacteur en chef de l'hebdomadaire Paris Match ou du quotidien Paris-Presse. Avant la guerre, il débuta dans le journalisme comme grand reporter au quotidien Paris-Soir. C’est dans ce cadre qu’il réalise un reportage en passant 24 heures dans le camp d’Argelès-sur-Mer.

N'approche pas qui veut de la cité de sable. Le plus simple est de relever le col de son pardessus, d'être mal rasé et de se mêler à la foule des réfugiés. C'est ainsi que j'ai passé la nuit au camp d'Argelès. Mais avant de nous perdre dans un grouillement de pauvres bougres, je veux vous montrer le décor vu des collines de Banyuls. La plage d'Argelès est noire de monde. On dit souvent noire de monde parce que c'est commode, mais là on ne peut pas dire autre chose. Maintenant la nuit tombe et je marque le pas aux alentours du camp où s'allument des feux aussi nombreux que les étoiles. J'entre bientôt sans difficulté par une porte latérale.

Nuit noire maintenant. A la lueur des maigres flammes surgissent à chaque instant tous les visages de la détresse.

Les chiffres parlent plus clair quand les mots sont trop sombres. 72.000 réfugiés à la belle étoile. 18.000 kilos de pain pour les nourrir.
Aujourd'hui, il y a de la viande, mais c'est peu que deux troupeaux de moutons pour 72.000 affamés.
Et boire ? Il y a bien deux ou trois pompes installées aux abords de la ville, mais il faut faire des kilomètres avec un vieux bidon, si l'on a la chance d'en posséder un, pour s'abreuver. Que l'on sache bien que 72.000 âmes, c'est la population d'une ville comme Perpignan, d'une grande ville. Qu'on imagine Perpignan avec trois fontaines, 18.000 kilos de pain et deux troupeaux de moutons.

S'il n'y avait que le problème du ravitaillement ! Mais il y a encore celui du logement. On s'égare dans ce faubourg sans maisons aussi bien que s'il était tortueux. Les hommes se sont fait des trous dans le sable humide et se partagent des morceaux de couverture. Mais s'il pleuvait ? Tous les yeux sont tournés vers le ciel. Je retrouve les regards hagards, les fronts menaces, les mêmes qui peuplaient Figueras au moindre bruit d'un avion. Tous les malheurs leur tombent du ciel.
Au-delà du ruisseau se trouve le campement des intellectuels. J'y vois Renau, qui fut directeur des Beaux-Arts à Barcelone. J'y vois Trillas qui fut directeur du plus grand journal d'Espagne, et des romanciers, et des auteurs dramatiques. Plus loin on me présente deux chefs d'armée accroupis dans le sable. Le colonel Revuelta qui commandait la cavalerie de l'armée de l'est, et le colonel Serano qui commandait une division d'infanterie. Je rencontre un général de brigade qui fut lieutenant français à la Légion et se battit à Château-Thierry. Il a la croix de guerre. Et combien que je n'ai pas rencontrés ? N'est-ce pas assez au hasard d'une promenade nocturne : trois généraux et une centaine d'écrivains. Le fait qu'il y a aussi dans les ténèbres de cette cohue des professeurs de faculté, des chirurgiens célèbres, de vieux savants et le sous-directeur de la Banque d'Etat de Barcelone.

Extrait du journal Ce Soir, édition du 15 février 1939 

Nicomedès Gomez,

Nicomedes Gomez, sans titre, camp d’Argelès, 1939. DR.