De nouveaux indésirables

Vichy va réorganiser durant l’été 1940 les camps d’étrangers du sud de la France dont celui d’Argelès-sur-Mer qui voit arriver de nouvelles catégories d’internés.

Les grandes lignes de la première réorganisation des camps d’étrangers du sud de la France sont décidées le 17 septembre 1940, un an jour pour jour après la circulaire du Ministère de l'Intérieur sur les « étrangers et les apatrides suspects, dangereux pour l'ordre public ou indésirables ». La Sûreté nationale propose alors de regrouper les internés étrangers par catégories en séparant « les individus dangereux ou suspects de ceux qui ne sont internés qu’en raison de leur indigence ». Le 10 octobre 1940, Marcel Peyrouton, le ministre de l'Intérieur, définit dans une directive la nouvelle politique d'internement de Vichy concernant les étrangers « dangereux pour l’ordre public ou en surnombre dans l'économie nationale ».  Cette note précise qu’une partie des étrangers qui demandent leur rapatriement doivent être internés au camp d’Argelès-sur-Mer en attendant l’accord des commissions d’armistice ou des consulats concernés. La circulaire Peyrouton poursuit l'internationalisation des camps du sud de la France à commencer par le camp d’Argelès-sur-Mer qui voit arriver de nouveaux internés dont des nomades.


Camp d'Argelès-sur-Mer, hiver 1940. Photothèque CICR.


Les effectifs du camp d’Argelès-sur-Mer ne cessent de croitre à partir de l’été 1940.  Le mois d’octobre 1940 marque un tournant dans l’histoire du camp puisque sont créés deux nouveaux camps : celui des nomades mélangeant essentiellement des nomades français et des gitans espagnols et celui des Juifs. Ce dernier regroupe alors des Juifs étrangers originaires essentiellement d’Allemagne et d’Autriche mais aussi des territoires annexés par le Reich (Pologne et Etats Baltes). Ces hommes s’étaient réfugiés en Belgique d’où ils ont été expulsés lors de l’invasion Allemande de mai 1940 et envoyés en France avec au bout du chemin un internement dans le camp de Saint-Cyprien. 6000 Juifs étrangers se sont retrouvés pris au piège dans ce camp du Roussillon au mois de juin 1940. Une grande partie d’entre eux s’y trouve encore lorsque d’historiques inondations s’abattent fin octobre 1940 sur les Pyrénées-Orientales, et la vallée du Tech en particulier, et ravagent le camp de Saint-Cyprien entrainant sa fermeture. 

Camp d’Argelès-sur-Mer, novembre 1940, photographie prise lors de la visite du Docteur Cramer pour le CICR.

Camp d’Argelès-sur-Mer, novembre 1940, photographie prise lors de la visite du Docteur Cramer pour le CICR.  Photothèque CICR (DR)

Les autorités décident donc de transférer les internés de Saint-Cyprien vers d’autres camps. Les Juifs sont majoritairement déplacés vers le camp de Gurs avec un convoi de 3 870 hommes qui arrivent dans le camp des Basses-Pyrénées à la fin du mois d’octobre 1940. 558 Juifs étrangers, dont 186 femmes et enfants, sont dirigés vers le camp voisin d’Argelès-sur-Mer. La re-internationalisation du camp d'Argelès-sur-Mer s'accompagne ainsi de l'arrivée de nouvelles catégories d'exclus. C’est aussi le cas des nomades que le gouvernement de Vichy astreint à résidence dès octobre 1940 dans les camps d'étrangers du sud de la France à commencer par ceux d'Agde et d'Argelès-sur-Mer. En novembre 1940, le camp d’Argelès-sur-Mer compte alors un peu plus de 12.000 internés dont 1833 femmes et enfants espagnols, 1.171 anciens membres des brigades internationales, 93 ouvriers polonais, 382 nomades français et 552 juifs étrangers. Sa population va encore continuer de croître jusqu’au début de l’année 1941.

Musiciens dans le camp d’Argelès-sur-Mer, 1940 

Musiciens dans le camp d’Argelès-sur-Mer, 1940. Dessin de François Miro, Archives départementales des Pyrénées-Orientales 31 Fi 19.

Un camp toujours divisé en ilôts

A l’automne 1940, deux «avant-camps» sont destinés aux femmes et aux enfants à côté de celui des nomades regroupés en famille. Sur les 7 autres camps, pour les hommes, deux sont réservés aux internationaux et un fait office d'îlot disciplinaire. Viennent ensuite l'îlot de l'infirmerie, celui des services du génie, des transports et de la garde. Après le passage du camp sous la tutelle du Ministère de l'Intérieur, le camp ne compte plus que 150 gardes mobiles répartis en quatre pelotons à pieds et en deux pelotons mobiles. Il faut  rajouter à cette liste les baraques de l'intendance, de la police, du courrier et de la direction du camp. Chaque îlot est sous la responsabilité d'un gradé français assisté par un chef d'îlot espagnol ainsi qu'un intendant, lui aussi réfugié, qui reçoit les vivres et qui est chargé de la distribution. Le ravitaillement du camp est assuré par le ministère de l'intérieur pour les réfugiés et par celui de la guerre pour les prestataires. Les réfugiés sont d'ailleurs mis à contribution dans tous les services.

Plan d’aménagement type d’un îlot du camp d’Argelès-sur-Mer, octobre 1940.

Plan d’aménagement type d’un îlot du camp d’Argelès-sur-Mer, octobre 1940.
Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine,  F/7/15105.

Témoignages

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