Un camp internationalisé

Au début de l'année 1941, l'histoire du camp d’Argelès-sur-Mer se confond alors avec l'ouverture du "Centre d’hébergement" de Rivesaltes. 

Au début de l’année 1941, le camp d’Argelès-sur-Mer est numériquement le plus grand camp d’étrangers de la zone sud. Sa population globale dépasse alors les 15.000 personnes. Ces derniers sont majoritairement des Espagnols mais le camp compte alors environ 600 juifs étrangers, 500 nomades français et un millier d’anciens brigadistes internationaux ainsi que plusieurs centaines autres internationaux (polonais essentiellement). Le camp change alors de dénomination. Une circulaire du Ministère de l'Intérieur adressée le 10 janvier 1941 aux préfets précise : «Les formations du Vernet et de Rieucros doivent être appelées camps de concentration, les étrangers qui s'y trouvent sont des internés. Gurs, Argelès (et toute nouvelle formation qui serait créée dans l'avenir) doivent être appelées : Centre d'hébergement. Les étrangers qui s'y trouvent sont des hébergés». Le Centre d’hébergement d’Argelès-sur-Mer fonctionne toujours avec différents îlots. Le camp n°9 des femmes et des enfants espagnols jouxte toujours celui des hommes. Les femmes sont séparées de leurs maris qui peuvent venir les voir une heure par semaine, chaque dimanche, pour communiquer derrière des barbelés. 

Personnel espagnol de la cantine du Secours Suisse du camp d’Argelès-sur-Mer 

Personnel espagnol de la cantine du Secours Suisse du camp d’Argelès-sur-Mer. 
Fonds Elisabeth Eidenbenz. Ville d’Elne.

Dans les différents camps, les réfugiés se sont organisés. Au début de l’année 1941, le Centre d’hébergement d’Argelès-sur-Mer dispose d’une école, d’une bibliothèque, d’une colonie pour orphelins et de plusieurs ateliers gérés par les internés avec l’aide d’organisations humanitaires. Le Secours Suisse et les Quakers, à travers les figures tutélaires d’Elisabeth Eidenbenz et de Mary Elmes, sont en première ligne du dispositif d’aide aux enfants avec la gestion du kiosque de «la goutte de lait» qui permet de distribuer quotidiennement du lait aux enfants de 2 à 16 ans, des biberons et des bouillies pour ceux de moins de deux ans, ainsi que des goûters trois fois par semaine. Si 500 enfants  profitent de cette structure au mois de septembre 1940, ils seront 2000 au début de l'année 1941...  Pour faire face au nombre croissant de femmes internées, Elisabeth Eidenbenz installe une maternité, annexe de celle d'Elne, à l'intérieur du camp au mois de décembre 1940 en réaménageant deux baraques grâce aux menuisiers espagnols. Cette «maternité» permet aux femmes, et à leurs bébés, de retour d'Elne de bénéficier de meilleures conditions de vie que dans les baraques mais aussi à de nombreuses femmes d’accoucher dans le camp. Ce sont ainsi dix-sept naissances qui y sont enregistrées entre le mois de janvier et le mois de juin 1941.

La maternité du camp d’Argelès-sur-Mer.

La maternité du camp d’Argelès-sur-Mer. Fonds Elisabeth Eidenbenz. Ville d’Elne.



La réorganisation des camps qui s’est dessinée à la fin de l’année 1940 marque aussi l’ouverture du centre d’hébergement de Rivesaltes qui reçoit ses premiers internés le 14 janvier 1941. 1500 réfugiés internés à Argelès-sur-Mer seront ainsi transférés durant l’hiver et le printemps 1941 sur Rivesaltes ainsi qu’une bonne partie du personnel de surveillance à commencer par le chef du camp qui applique le règlement du camp d’Argelès-sur-Mer à Rivesaltes. Durant quelques mois, les deux camps vont fonctionner conjointement, sous la même tutelle, avec des circulaires et des notes communes. L’ouverture du Centre d’hébergement de Rivesaltes marque la baisse des effectifs de celui d’Argelès-sur-Mer qui devient un "camp de surveillance". Cette baisse des effectifs est accélérée par le transfert d’une partie des anciens brigadistes et d’Espagnols internés dans l’îlot spécial vers le camp de Djelfa en Algérie au printemps 1941. Dans le même temps, des convois sont organisés sur d’autres camps et divers Groupements de Travailleurs Etrangers en faisant nettement décliner l’effectif global des internés et des prestataires qui passe sous la barre des 10.000 à la fin du mois de mars 1941.

Camp d’Argelès-sur-Mer en 1941. 

Camp d’Argelès-sur-Mer en 1941. Dessin d’ Ubaldo Izquierdo Carvajal.
Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 25Fi6

La goutte de lait

Les deux baraques dites de la Goutte de Lait vont permettre, grâce à l’action des Quakers et du Secours Suisse, de nourrir autant que possible les nombreux enfants présents dans le camp. Leur nombre ne diminue que lentement. Un rapport du 27 avril 1941 mentionne que sur 7247 internés, on compte 1000 enfants âgés de 7 à 15 ans et 600 de moins de 7 ans avec 102 nourrissons de moins de 15 mois... La construction d'une seconde baraque de la «Goutte de lait» sera donc nécessaire au printemps 1941. Renée Farny, déléguée du Secours Suisse, en précise les modalités dans un  rapport du 16 juin 1941. Les enfants de 2 à 16 ans reçoivent du lait le matin à 8 heures ainsi qu'un goûter, trois fois par semaine, à 16 heures. Les nourrissons ont un biberon à 8 heures et demi, une bouillie à dix heures, un riz au lait à 14 heures et un dernier biberon à cinq heures et demie... Les femmes enceintes, les vieillards et les malades ont aussi accès à ces deux cantines qui distribuent, trois fois par semaine, des vitamines aux enfants...

Goutte de lait du camp d’Argelès-sur-Mer.  

Goutte de lait du camp d’Argelès-sur-Mer. Fonds Elisabeth Eidenbenz. Ville d’Elne.

Témoignages

Manolo Valiente

Depuis quelques jours, tous étaient surpris de voir s'approcher peu à peu de la plage un grand bateau dont on pouvait apercevoir assez bien, vu la proximité, les canons pointés vers le camp. On sut plus tard qu'il s'agissait d'un garde-côtes armé...

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