Wladyslaw Krisa

Récits

Décembre 1940, un Noël au camp

Né en 1934 de parents ukrainiens réfugiés en France, Wladyslaw Krisa vit en Lorraine lorsque la seconde Guerre Mondiale éclate. Le jeune garçon est alors envoyé en Gironde avec sa mère tandis que son père reste travailler à l’usine. La famille se retrouve suite à la défaite. Ils sont arrêtés, en tant que polonais, à Lyon. La famille est transférée le 15 décembre 1940 sur le camp d’Argelès-sur-Mer.

C’est la fin du voyage. L’espace grouille d’uniformes. Incrédules, anxieux et subitement vulnérables, les voyageurs canalisés par les gendarmes se déversent sur le quai de la gare. Hébétées, tirant un enfant par la main, portant un ballot sur l’épaule, les femmes trainent leur incompréhension. Visage fermé par une rage muette qui ronge la tête, et le corps cassé par le poids des valises, les hommes ne comprennent pas l’acharnement qui s‘abat sur leur famille. La barrière tombe. Nous piétinons dans le sable. Notre vie semble basculer dans un autre univers. J’aperçois des dizaines... des centaines de baraques et des barbelés. Pour la première fois de ma vie j’aperçois la mer, et toujours des gendarmes, des spahis et des fusils. Où sont les bandits ? Pourquoi ce déploiement ? e?

Une haie silencieuse de chaque côté du passage fouille nos visages. Troublée par une vague ressemblance, une ombre tourmentée lève un bras, hèle une autre ombre furtive apeurée  perdue au milieu du troupeau. Comptabilisés, répertoriés, regroupés comme du bétail, nous sommes impitoyablement séparés. Les femmes et les enfants sont dirigés vers le « Camp des femmes ».
Rassemblés sous bonne garde, les hommes sont conduits vers le « Camp des civils internationaux ». Nous sommes le 14 décembre 1940. Il fait très froid.

Noël 1940 !

Dix jours déjà...
La musique des Rois Mages se transforme en obsession, les souvenirs font mal. Pour les Fêtes de Noël, avec peu de moyens à leur disposition, les associations locales ont organisé un « réconfort » pour les enfants, avec spectacle de marionnettes et menu amélioré.
Les bancs sont alignés dans le seul endroit disponible... à côté des « tramways » (1). Les odeurs font partie de la fête. Conscients des carences alimentaires, les organisateurs ont enrichi la soupe avec du lait. Pour mon bien, on m’oblige à manger une espèce de bouillie blanchâtre innommable. Immangeable, elle me révulse.
Je n’ai pas vu les marionnettes. Les haut-parleurs rugissent *Toréador. L’air conquérant de Carmen envahit mon cerveau. Je suis resté couché trois jours avec de la fièvre.
   •    (Longtemps..., durant des années... cette musique est restée comme une obsession.)
(1) Appelés « tramways » par les espagnols, des cabinets individuels sont montés sur des pilotis enfoncés dans le sable. Un escalier branlant fabriqué en larges planches permet l’accès aux cabinets. La position élevée de l'ouvrage est conçue pour pouvoir installer des bidons de 200 litres sous chaque planche percée. Tous les matins, les hommes de corvée accompagnés des gardes remplacent les fûts pleins et les transportent en direction de « l’usine à merde ». Séché au soleil, le contenu sera incinéré. Par temps calme une chape nauséabonde recouvre la plage. Depuis longtemps, les portes ont été volées pour chauffer les baraques. Les femmes viennent à deux, l’une cachant pudiquement l’autre derrière un châle. Lorsque le ventre s’exprime, la pudeur n’est plus perçue de la même façon dans le camp.

Mémoires transmises par Wlady Krisa. Publiées sous la forme d'un récit dans "Le petit écolier et la machine à coudre" (Cap Béar éditions)

Visite des autorités françaises au camp des femmes et des enfants d’Argelès-sur-Mer, automne 1940.

Visite des autorités françaises au camp des femmes et des enfants d’Argelès-sur-Mer, automne 1940.
Fonds Couderc, Mémorial du camp d’Argelès-sur-Mer.