Jean-Maurice Hermann


Témoignages


Les volontaires étrangers

Journaliste français, fondateur du SNJ-CGT en 1938, Jean-Maurice Hermann (1905-1988) a couvert la Guerre d’Espagne pour le quotidien Le Populaire et va consacrer de nombreux reportages à l’exode des républicains venus d’Espagne en février 1939 ainsi que sur les camps dont celui d’Argelès-sur-Mer. Nous publions ici un extrait de son reportage à la frontière du Perthus le 7 février 1939.

Les volontaires étrangers arrivent au Perthus

Il va être 13 heures. Une rumeur s'élève soudain de la foule : à la frontière du Perthus, sur le petit pont de pierre aux deux bouts duquel s'entassent les fusils  sur la route qui monte d'Espagne en serpentant à travers les chênes lièges et les oliviers, vient d'apparaître une troupe en marche. Elle avance avec régularité. Déjà on peut distinguer le balancement rythmé du pas cadencé. Un drapeau républicain flotte à sa têste, un chant lointain résonne qui, s'enflant peu à peu, finit par remplir la vallée :
- Bandera Rossa! Bandera Rossa ! triomfera .'
L'hymne des proscrits italiens !

Une colonne des survivants des brigades internationales vient, en exécution des engagements pris par le gouvernement espagnol, se présenter aux portes enfin ouvertes de la France.
Des commandements brefs retentissent. Des carabiniers sortent du corps de garde et s'alignent rapidement sur trois rangs. Ils présentent les armes à ceux qui partagèrent avec eux deux ans et demi de souffrance, de foi et de gloire.
Les hommes avancent par rangs de trois dans un ordre impeccable. Ils sont tous en civil, proprement vêtus. Quelques bérets basques ou passe-montagnes de laine rappellent seuls leur tenue de combat. Chaque section est flanquée en serre-file de son officier. Tour à tour, arrivant à la hauteur du drapeau à celui de la 14e brigade, qui est maintenant arrêté devant le service d'honneur, les chefs lancent un cri :
- Viva la Republica !
D'une seule voix, la tête tournée vers l'emblème, les hommes répondent :
- Viva !
C'est tout. Ils continuent leur route sans ralentir l'allure. Une page de leur vie est tournée. Une page d'histoire aussi, qu'ils ont écrite en lettres de sang.

Voici les survivants de la brigade Garibaldi, foulard rouge au cou, derrière le lieutenant-colonel ,Morandi et le commissaire Grassi . Puis les Américains, la brigade Lincoln, conduite par le capitaine Gay, et le commissaire Carlos Gonzalès. Enfin, les Tchèques et les Balkaniques de la brigade Dimitrof commandés par le capitaine Adelaïev et le commissaire Minkov. En tout 650 hommes, 700 peut-être. Autour d'eux, je crois entendre dans le silence qui est subitement tombé, un piétinement insaisissable; celui des milliers qui manquent aujourd'hui dans leurs rangs et dont les os reposent à jamais sur cette terre où ils se sont volontairement sacrifiés pour la liberté du monde.

D'un pas souple et scandé, les volontaires avancent toujours. Les carabiniers, figés au garde-à-vous, les saluent avec ces armes qu'ils devront déposer demain...
- Viva, la Republica !
Pas d'autre cérémonie que ce cri lancé avec calme, sans forfanterie ni vaillance. Ils passent, le front haut, le regard clair, affirmant avec simplicité leur idéal intact. Ces hommes ne sont pas des vaincus, on sent que le plus dur des sacrifices que leur a imposés la discipline, c'est de partir par ordre alors qu'on se bat  encore.
Une émotion indicible et virile étreint les cœurs, redresse les épaules, embue les yeux. Les officiers du contrôle international, ceux de la garde française eux-mêmes n'y échappent pas et le laissent voir.. L'un d'eux serre la main du lieutenant-colonel Morandi.
La colonne est passée. Ses chefs ont déclaré que tous leurs hommes étaient désarmés. On les soumet tout de même à la fouille. Ils n'avaient pas menti.Ils s'engagent maintenant sur la route d'Argelès où descendent librement, par petits paquets, tous les soldats espagnols. Mais eux, les volontaires, on les encadre de gardes mobiles ! Quelles consignes haineuses ont été données contre ces héros ? Par qui ?
Je pense, devant cet accueil réservé par notre « démocratie » aux combattants du front de la liberté, à un autre accueil que nous ont révélé les actualités cinématographiques, l'accueil où un roi et ses ministres venaient applaudir et honorer les fascistes italiens de retour - eux aussi - d’Espagne.

Passage des volontaires des brigades internationales au poste frontière du Perthus en février 1939

De notre envoyé spécial Jean-Maurice Herrmann, Perpignan, 7 février 1939.Passage des volontaires des brigades internationales au poste frontière du Perthus en février 1939. Archives Départementales des Pyrénées-Orientales. Fonds Chauvin, 27Fi334