Jaume Grau

Récits

Retour au camp d'Argelès

Jaume Grau i Casas (1896 - 1950) a connu après son entrée en France plus de cinq années d’internement. Dans sa remarquable étude du journal intime de ce poète et espérantiste catalan, Marie-Hélène Mélendez retrace ses 5 ans et 7 mois d’internement du 6 février 1939 au 7 septembre 1944 :  camp d’Argelès-sur-Mer, camp de Bram, camp de Montolieu,  camp-hôpital de Récébédou, camp de Nexon, camp de Séreilhac (Haute-Vienne) et château de Tombebouc (Lot et Garonne). Jaume Grau retourne en Espagne en 1948 où il reconnut à peine son fils.


Chère épouse,
Après de fausses et nombreuses rumeurs annonçant notre départ imminent, on a finalement été prévenus le 19 novembre à 3h de l’après-midi que nous partirions le lendemain matin. A 6 heures du matin, tous les hommes devaient se tenir sur le seuil du quartier, les valises à la main. Les plus jeunes des enfants partent par un autre convoi avec les femmes et leur infirmerie.  Les enfants de plus de 11 ou 12 ans, appartenant à deux colonies, nous ont suivis et ont passé tout le temps du trajet à jouer et à chanter. Est-ce que tu imagines un millier de personnes qui changent de résidence tous en même temps ? Ca ressemblait à ce film «  La caravane de l’Oregon ». Des cris résonnèrent toute la nuit.
Près du camp (de Bram), des groupes de 40 hommes se sont formés devant chaque wagon, des wagons de marchandises. En dehors de tout quai et avec tous nos bagages, ça a été très difficile de monter dans les wagons. Notre train était composé de 35 wagons. Mon groupe s’est installé dans l’un des wagons et nous nous sommes assis sur le sol, sur nos bagages. Les gardes ont eu l’amabilité de ne pas fermer la porte car il n’y avait pas de fenêtre dans le wagon. On devait voyager comme qui dirait «décadenassés » dans des wagons plombés. Un écriteau annonçait que le wagon avait une capacité de 40 hommes et 8 chevaux en long (…).
On est passé par Rivesaltes, la patrie du Maréchal Joffre et en lisant le nom des gares, j’avais l’impression de me rapprocher de Barcelone : Rivesaltes, Salses et il y avait même un village nommé Cornella. On a vu le camp de Rivesaltes mais nous, c’était à Argelès que nous allions. À cause des récentes inondations du fleuve Tech qui a détruit un pont et plus de soixante-dix maisons, nous devons descendre à la gare d’Elne, qui est distante de deux kilomètres d’Argelès. Et c’est ici qu’a démarré « La caravane de l’Oregon ». Mis à part les mutilés, les invalides, les malades et les anciens, qui ont été transportés par une rotation de camions, tout le monde s’est mis en marche. Beaucoup d’invalides de guerre, ceux du moins qui ne sont pas amputés de la totalité de leurs membres inférieurs, ont néanmoins marché lentement à pied dans la nuit noire.
(…) On nous accompagne jusqu’à une baraque faite de plaques de fer galvanisé (d’autres sont en bois) mais sans plancher et nous dormons à même le sable. A côté de la porte, il y a ma valise et ma boîte de carton. Mon sac-à-dos me sert d’oreiller. Le vent souffle ici encore plus fort qu’à Bram, mais il est moins froid. Le soleil brille davantage. Et on est bien plus près de l’Espagne. Le sable est désagréable au possible et je ne pensais plus avoir encore à faire avec ça. Mais maintenant, quelle différence. Actuellement, tout est moins improvisé comme ça l’était au début, il y a une certaine perfection et un certain ordre : les baraques, solides, résistantes au vent, forment des rues et ont chacune un numéro. Ma baraque, qui  sera notre baraque définitive, a le numéro 225. Mon camp est le N°3. Il n’y a ici que deux ou trois rangées de barbelés intérieurs et il y a de vastes espaces pour se promener. Certains préfèrent cela et non pas l’étroitesse et les nombreuses séparations entre quartiers (comme à Bram). Lors de mon séjour ici, il y a plus d’un an, il y avait une profusion de barbelés et 14 camps : d’un côté de la grande avenue, les camps N°1 à N°7 bis. Moi j’ai séjourné dans le 7 bis, celui destiné aux fonctionnaires publics. Ils ont maintenant réduit les camps et les séparations.

Extrait de l'ouvrage : Ulysse dans la boue : journal de Jaume Grau I Casas ; préface, traductions, notes et édition de Marie-Hélène Mélendez / Perpignan : Mare Nostrum, 2014.


Jaume Grau au camp du Récébédou dans la Haute-Garonne en 1941 

Jaume Grau au camp du Récébédou dans la Haute-Garonne en 1941. DR.